Citation : Lettre à un jeune bachelier…

 « (…) Pour vous, maintenant, c’est une époque merveilleuse, comme toutes les époques de rupture : vous pouvez savourer en même temps la nostalgie de ce que vous quittez et l’espérance de ce qui vous attend : une vie d’homme, sans devoirs supplémentaires ni mots d’excuse, une carrière personnelle, la liberté. Vous voilà remis entre vos propres mains ; personne désormais ne vous protégera de vous-même : j’espère que vous vous voulez du bien.« Cela va de soi », songez-vous. Eh bien, non. La plupart de vos ainés vous ont justement donné la preuve du contraire. Cette France qui précède la vôtre est pleine de gens qui se sont appliqués à rater leur vie, leurs amours, leur œuvre, parce qu’ils ne s’aimaient pas. Vous savez bien que ce thème unique, obsessionnel de la littérature d’aujourd’hui ou du cinéma, c’est le meurtre de soi. Les périodes de décadence n’ont peut-être pas d’autre cause que cette anémie, ce dépérissement de l’instinct de conservation ; on ne tient plus à soi, on se sent libre, tout est possible, tout est permis ! Courte ivresse. Quand tout est permis, plus rien n’est désirable.

Vous avez la chance d’entrer dans un désert. Depuis votre enfance, vous avez trop souvent changé les valeurs et les régimes pour croire à ce que l’on vous a appris. A votre âge – il n’y a que quelques années- on me parlait de la résurrection des arts, du nouveau roman, du redressement économique. Vous n’avez même plus à supporter le poids de ces trompeuses espérances. Tout est à faire. Tout est à prendre. Que vous désiriez devenir moraliste ou ingénieur, homme d’affaires ou d’Etat, savant ou poète, vous avez à peu près partout la place nette.

Un de vos camarades m’écrivait récemment que votre génération attendait une réponse à cette désespérante question : « A quoi bon ? ». C’est une question que vous ne vous posez plus si vous songez que ce phénomène si simple -être en vie- représente à lui seul une chance brève et rare qu’il s’agit de mériter.

Enfants gâtés, nous considérons la vie comme un phénomène naturel, un droit qui nous est échu : respirer nous parait la moindre des choses. Vous ne vous persuaderez jamais assez – vous, justement vous !- que vous pourriez fort bien ne pas être né. Songez à ces routes que vous ne verriez pas finir, à ces soirs que vous ne verriez pas descendre. Retenez le plus longtemps possible cette grâce que l’on commence d’oublier à votre âge, la grâce de regarder chaque chose pour la première fois. Sans doute cela vous paraitra-t-il un peu trop simple, à vous qui venez de frôler Descartes, Hegel et Heidegger. Et pourtant quand vous désespérez, ce ne seront pas vos connaissances qui vous sauveront, mais une humble envie d’enfant : l’envie d’être heureux. Ne négligez donc rien pour vous estimer, vous aimer ; désormais vous serez seul ; vous n’aurez plus que vous ; vous serez votre propre père et votre propre Dieu ; vous aurez charge d’âme. »

Pour lire plus loin : Arts 21 au 27 juin 1967 J.R. Hughenin (Le Feu à sa vie)

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